Spécial 25 novembre : la police nationale « a appris à écouter » les victimes

23 novembre 2022
Gabrielle-Hazan

Gabrielle Hazan, commissaire de police, est référente nationale de la lutte contre les violences intrafamiliales (VIF), sexuelles et sexistes. À l’occasion de la journée internationale du 25 novembre contre les violences faites aux femmes, elle dresse un panorama des actions mises en place par la police nationale depuis deux ans à la suite du Grenelle des violences conjugales et les perspectives d’amélioration dans le cadre d’un partenariat continu police-société.


En quoi consiste votre fonction ?

Je suis le point de contact national pour les référents locaux en charge des VIF dans chaque commissariat. Leurs relations quotidiennes aux victimes en font des relais opérationnels et spécialisés très précieux permettant de tirer des enseignements concrets du terrain. Avec ce réseau, je m’assure que les dispositifs que nous avons mis en place ces dernières années pour améliorer les enquêtes et mieux prendre en charge les victimes sont bien déployés dans tous les services de police
et surtout qu’ils sont efficaces. Cette évaluation continue est également source de nouvelles idées. J’essaie d’impulser des évolutions pour renforcer et affiner notre réponse face à ces problématiques de prise en charge d’une grande sensibilité pour notre institution tant les enjeux sont importants au vu du nombre de victimes. 108 féminicides cette année au 1er
Novembre 2022. concrets.

Évidemment, je n’agis pas seule puisque mon rôle est de coordonner l’action des autres acteurs de cette lutte comme la Justice ou encore les associations d’aide aux victimes.

Chiffres-PNAV

Depuis #metoo et les confinements liés à la crise sanitaire, les violences sexuelles et intrafamiliales sont révélées en masse. Comment la police s’adapte-t-elle à cette réalité exponentielle qui touche toute la société ?

D’abord, il est important de noter que cette parole qui s’est libérée de façon virale s’est prolongée sous forme de signalements et de plaintes. C’est une bonne chose car cela a permis de mener des enquêtes, de mettre à l’abri des victimes et de mettre au jour des auteurs. La parole s’est libérée durablement parce qu’on a appris à écouter. Il le fallait. Il y a donc en effet une augmentation du nombre de dossiers à traiter, ce qui nous a conduits à renforcer les groupes spécialisés en matière conjugale et à demander de l’aide à des groupes qui travaillent sur d’autres contentieux. La Première ministre a par ailleurs annoncé dans le cadre de la loi d’orientation et de programmation du ministère de l’Intérieur (LOPMI) la création de 1 200 enquêteurs supplémentaires pour lutter contre les VIF.

Que signifie « on a appris à écouter » ?

Que nous avons fait un travail visant à mieux recueillir la parole dans les commissariats via des bonnes pratiques comme la généralisation du tableau d’accueil confidentialité qui permet à la victime de ne pas à avoir à énoncer à haute voix à l’accueil les faits qui l’amènent, parfois durs à rapporter. En un seul geste consistant à désigner une couleur sur ce tableau posé à plat sur la banque d’accueil, elle est aussitôt prise en charge par un policier spécialisé (heures ouvrées) et dans un espace confidentiel. Parallèlement, nous développons l’accompagnement par des intervenants sociaux intégrés dans les commissariats. Il y en a 400 aujourd’hui. Ils seront 600 demain. Ce continuum social répond à un principe de réalité très simple : on ne peut pas répondre uniquement par la voie judiciaire à une situation de détresse. La question matérielle pour ces victimes, qu’elles soient sous emprise ou non, est fondamentale car se libérer de leur conjoint a des conséquences. Il leur faut de l’aide administrative, psychologique, d’hébergement… Les élus locaux peuvent y contribuer en co-finançant avec l’État des postes d’intervenants sociaux dans les commissariats.

Le commissariat est-il l’unique porte d’entrée pour signaler des faits ou déposer plainte ?

Nous avons développé des outils numériques pour favoriser la mise en contact des victimes et des témoins avec des policiers spécialisés via un tchat opérationnel disponible 24h/24 sur moncommissariat.fr. En cas d’urgence, ces policiers peuvent aussi envoyer une patrouille de police secours. C’est particulièrement adapté pour les victimes qui ne peuvent pas sortir de chez elle, pour les jeunes mais aussi pour les témoins, comme des voisins par exemple, qui veulent garder l’anonymat et la confidentialité. La police nationale est également partenaire de certains hôpitaux et associations pour favoriser le dépôt de plainte hors les murs des commissariats et elle sera prochainement dans toutes les Maisons des femmes de France de façon à proposer notre accueil dans un tiers lieu en complément des aides qu’elles peuvent déjà y trouver aujourd’hui.

Concrètement qu’est ce qui a changé depuis le Grenelle des violences conjugales dans la prise en charge de la victime et l’instruction de ces affaires considérées prioritaires par le ministre de l’Intérieur ?

Depuis 2020, la perquisition systématique du domicile du mis en cause est obligatoire pour saisir à titre conservatoire les armes dont il serait en possession, même détenues de façon légale. C’est une précaution supplémentaire pour protéger une victime d’un passage à l’acte de leur bourreau. Mais avant tout, ce qui a changé, c’est notre approche de cette violence. La culture de la police change : la prise en charge des victimes est notre priorité et cette exigence infuse dans tous les services de police. La formation continue progresse, notamment grâce aux associations qui viennent dans les commissariats partager leurs connaissances, et toutes les nouvelles générations de policiers sont formées à l’école de police dans le cadre de leur formation initiale.

Les élus et les citoyens ont-ils un rôle à jouer dans cette lutte ?

Tout le monde doit prendre sa part. L’élu local est une personne référente pour les habitants de sa ville, une personne de confiance, un lanceur d’alerte en cas de situation de danger. C’est une responsabilité qui doit servir à orienter les victimes vers les services de police. Un autre de ses rôles est de faire connaître les dispositifs existants à commencer par moncommissariat.fr. Leurs vecteurs de communication locaux – site internet, réseaux sociaux, magazine municipal, événementiel avec nos référents VIF – sont précieux pour faire de ces dispositifs, à l’image du 17, des canaux connus de tous pour signaler des faits de violences qui nous permettront de constituer un faisceau d’indices et de sauver des vies.

À retenir :

Chiffres-2-PNAV

La plateforme numérique de signalement des atteintes aux personnes et d’accompagnement des victimes (PNAV)  : pour signaler des faits de violences et discuter avec un policier spécialisé de façon anonyme et sécurisée, la visite du site internet ne laissant aucune trace dans l’historique de votre mobile, tablette, ordinateur.

Ligne téléphonique : 3919