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En 1996, la police nationale participait pour la première fois au défilé du 14 juillet. Arnaud-Dominique Houte, professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université, revient sur la portée symbolique que cet événement charrie et sur ce que cette participation de l’institution reflète du lien police/population.
Le défilé du 14 juillet célèbre traditionnellement la puissance militaire de la Nation. Que signifie l’intégration de la police dans cette cérémonie en 1996 ?
Il faut d’abord rappeler que la police a toujours été associée au défilé militaire, au moins depuis 1919, date à laquelle il prend place sur l’avenue des Champs-Élysées, dans l’espace public. Il fallait en effet assurer la sécurité du public, toujours plus nombreux et pas toujours discipliné. Boris Vian s’en amuse d’ailleurs dans sa célèbre chanson de 1955, « On n’est pas là pour se faire engueuler », quand il décrit l’agacement des badauds : « sur le champ, on est r’foulé par les agents » ; « on n’est pas là pour se faire assommer, on est venus pour voir le défilé ».
Ce qui change en 1996, c’est que la police est pleinement intégrée au cortège. On peut le lire de deux manières complémentaires : d’une part le défilé s’élargit de plus en plus aux acteurs civils (les pompiers par exemple) ; d’autre part la police adopte des modes d’organisation qui calquent par certains aspects le modèle militaire, ce qui facilite l’entrée dans le défilé.
Dans quel contexte politique et sécuritaire la décision d’inviter la police nationale au défilé est-elle prise en 1996 ? S’agit-il d’une simple reconnaissance symbolique ou d’un changement plus profond dans les priorités de l’État ?
La décision de Jacques Chirac, alors président de la République, doit être replacée dans un contexte d’attentats terroristes qui ont marqué la période 1994-1996. Les services de police ont été activement sollicités, et la reconnaissance de la Nation trouve un moyen de s’exprimer par l’entrée dans le cortège. Il s’agissait au départ d’une invitation ponctuelle, comme cela s’était d’ailleurs fait en 1958 quand le général de Gaulle avait fait défiler les CRS à titre exceptionnel. Il n’était pas prévu que l’opération se renouvelle, ce qui sera pourtant le cas, dès l’année suivante et jusqu’à aujourd’hui.
La police devient ainsi une actrice du défilé du 14 juillet et cette installation dans la durée traduit un changement de culture professionnelle. Il faut rappeler qu’en 1996 les syndicats de police étaient divisés sur le bien-fondé de cette participation. Si Alliance se félicitait de « l’honneur » qui était ainsi fait aux policiers, la FASP, alors dominante chez les policiers en tenue, y voyait davantage « un mélange des genres » et la crainte d’une militarisation de l’institution. C’est en effet l’époque où se met en place la réforme des corps et des grades, avec l’introduction de titulatures d’inspiration militaire (lieutenants, capitaines, etc), ce qui a pu être diversement apprécié, mais qui s’impose progressivement.
Depuis les années 1990, des événements tels que les attentats de 2015 ont-ils contribué à modifier le statut symbolique de la police dans les cérémonies nationales ?
Il est évident que la crise terroriste a changé le rapport à l’institution policière. La police a été lourdement mobilisée et éprouvée, notamment en 2015 et 2016 (et on pense aussi à l’attentat tragique de Magnanville qui a spécifiquement ciblé des policiers à leur domicile). Un désir de reconnaissance s’est exprimé, comme le suggère d’ailleurs l’attitude des participants à la manifestation Charlie du 11 janvier 2015 et comme le rappelle la chanson de Renaud, « j’ai embrassé un flic », qui témoigne d’un spectaculaire changement d’ambiance.
Cela se voit aussi le 14 juillet, même si le contexte a rapidement changé. La crise des Gilets Jaunes, les discussions sur le degré de violence légitime dans une démocratie, le débat de plus en plus polarisé sur ces questions, cela montre qu’il n’y a plus de consensus aussi évident sur la place et l’action de la police, mais l’ambiance des défilés de la fête nationale ne semble pas pour le moment en avoir été altérée.
Depuis trente ans, observe-t-on un rapprochement entre les missions de la police et celles des Armées dans la représentation publique de la sécurité ?
C’est un mouvement à double sens. Même si les menaces de guerre, au sens « classique » du terme, ont repris beaucoup d’intensité et d’urgence, l’Armée est devenue et reste de plus en plus active dans les affaires intérieures, depuis Vigipirate par exemple. Sans oublier bien sûr le rôle spécifique et très ancien de la gendarmerie. Quant à la police, son action dans ce qu’on a appelé « la guerre contre le terrorisme » a été présentée comme une sorte de mission militaire. Aux yeux des populations, il y a bien davantage qu’avant un continuum entre l’Armée et la police ; la frontière entre ces deux institutions n’est plus aussi étanche, et la définition même de la sécurité s’infléchit en ce sens. Notons d’ailleurs qu’on parle aujourd’hui communément de sécurité et non pas de sûreté, alors que c’était ce mot qui était autrefois associé aux missions de la police.
Qui le défilé du 14 juillet met-il en scène aujourd’hui ? Et à l’inverse, quelles dimensions du travail policier restent invisibles dans cette représentation codifiée ?
En 1996, il y avait 200 policiers qui défilaient, dont la moitié faisaient leur service militaire sous l’uniforme policier. Le nombre des participants au cortège a augmenté avec le temps, mais ce sont surtout les écoles qui sont traditionnellement mises en avant qui constituent le gros des détachements. On trouve aussi des représentants des directions, des drapeaux, toute une symbolique qui est assez récente et dont on ne sait pas très bien comment elle est perçue dans l’institution policière. L’idée, c’est de représenter toutes les composantes de la police, mais c’est évidemment difficile, car le prisme militaire a tendance à survaloriser une certaine vision de la police, le maintien de l’ordre plutôt que l’investigation, la sécurité publique davantage que le renseignement. Ce sont des choix qui méritent donc d'être réfléchis et discutés car ils ont une forte incidence sur l'image publique de l'institution.