« La déontologie est une culture professionnelle » : entretien avec Stéphane Hardouin, directeur de l’IGPN

Contrôler, enquêter, mais aussi prévenir et accompagner : les missions de l’IGPN dépassent largement celles de la « police des polices ». À l’occasion de la publication de son rapport annuel, son directeur, Stéphane Hardouin, revient sur le rôle de l’Inspection, ses méthodes de travail et les enjeux de déontologie au sein de la police nationale.

Quelles sont les différentes missions de l’IGPN, souvent appelée la « police des polices » ? Cette expression est-elle réductrice du travail de ce service ?

L’IGPN est historiquement connue sous l’appellation « police des polices » car sa fonction initiale était d’enquêter sur des éventuelles fautes et dysfonctionnements au sein des services. Cela remonte à l’époque de Napoléon III. Depuis, ses missions ont largement évolué et se sont diversifiées à la fois en interne, pour apporter un soutien aux services, aux cadres et aux policiers de terrain, mais aussi dans la relation avec l’extérieur, qu’il s’agisse des autorités administratives indépendantes, des médias, ou encore de différents acteurs de la société civile. L’IGPN cumule donc des missions aussi variées que celles d’enquêtes judiciaires, administratives, des audits internes, la maîtrise des risques, la formation, l’appui ou conseils juridiques. Son expertise peut être mobilisée dans le champ de la recherche, de la prospective ou des relations internationales.

La déontologie est le creuset de valeurs fondamentales de la police : engagement, probité, rigueur, loyauté. C’est à la fois un geste métier et une attitude au quotidien, une manière d’être et une culture professionnelle. Plus il y a de déontologie, moins il y a la nécessité de discipline. 

Depuis quand un magistrat est-il à la tête de l’IGPN ? Qu’est-ce qui a motivé cette décision ?

Je suis le 2e magistrat à la tête de l’IGPN. Ma prédécesseuse, Agnès Thibault-Lecuivre, avait été nommée en juillet 2022. Cette volonté politique de confier ce service très sensible, parfois au cœur du débat public, à une personne extérieure, visait à renforcer la garantie son indépendance. J’ai constaté que les enquêteurs et auditeurs de l’IGPN n’ont pas attendu l’arrivée d’un magistrat pour être indépendants. Mon rôle n’est pas d’instaurer cette indépendance qui existait avant ma nomination mais de la garantir publiquement, sous la foi d’un serment de magistrat, qui est non négociable.

Combien d’effectifs compte l’IGPN ? Quels sont leurs profils ?

L’IGPN compte 264 agents (182 policiers de tous corps, 49 administratifs, 8 personnels techniques et scientifiques, 13 contractuels et 12 réservistes). Les profils de policiers sont très variés car nous avons des missions qui supposent de mobiliser tous les échelons de la police nationale. Nous avons également des ingénieurs, des techniciens et des consultants qui apportent leurs savoir-faire et compétences. Contrairement à une idée reçue, l’IGPN est un lieu de rencontre entre générations, avec des horizons professionnels assez différents. 

Comment se déroule une enquête à l’IGPN ? Comment sont établis les faits ?

Nous sommes à la fois un service de police judiciaire spécialisé, placé sous l’autorité de la Justice - un procureur ou juge d’instruction nous saisit, nous définissons ensemble une stratégie d’enquête et appliquons les règles de la procédure pénale - mais nous sommes aussi le délégataire de l’autorité administrative pour des enquêtes administratives. Ce n’est donc pas la même méthodologie ni les mêmes services qui enquêtent. Une enquête judiciaire peut conduire à l’absence d’une faute pénale mais le même dossier peut conduire à la conclusion qu’il y a eu une faute disciplinaire. Dans les deux cas (enquête judiciaire et enquête administrative), nous collectons des informations à charge et à décharge lorsque l’on entend la personne mise en cause, en suivant un impératif de rigueur et d’impartialité. Nous travaillons sur des vidéos, des témoignages, procédons à des vérifications, menons des recherches et des perquisitions.

Que devient réellement un signalement adressé à la plateforme de l’IGPN ?

Nous avons reçu 8 500 signalements en 2025. Ce nombre a augmenté car la plateforme de signalement est très identifiée du grand public. Des personnels formés à l’écoute prennent attache avec les usagers afin d’évaluer la problématique et la qualifier.

Une part importante des signalements sont des contestations de verbalisations voire d’actes de justice. Dans ces cas, nous nous déclarons incompétents. D’autres signalements relèvent davantage de reproches sur un temps d’attente trop long, le sentiment d’avoir mal été accueilli en commissariat. Notre rôle est alors d’informer le chef de service concerné afin qu’il apporte des mesures correctives. Certains signalements doivent être traités avec une attention particulière car ils révèlent un manquement ou une infraction pénale. Nous avons alors l’obligation de la signaler au procureur de la République. Selon la gravité des faits, soit nous recommandons une enquête administrative à la direction d’emploi (puis demandons leurs conclusions), soit nous menons l’enquête nous-mêmes. Enfin, nous recevons parfois des signalements qui concernent des polices municipales ou la gendarmerie et les réorientons vers les services idoines.

Les images d’une intervention policière peuvent aujourd’hui faire le tour des réseaux sociaux en quelques minutes. Comment l’IGPN établit-elle ce qui s’est réellement passé ?

Nos concitoyens sont tous équipés de caméras. Les vidéos qui circulent sur les réseaux sociaux constituent une preuve extrêmement importante, elles peuvent être utilisées à charge ou à décharge. Il faut cependant se méfier d’un extrait qui ne montre qu’un seul angle, par exemple dans les faits les plus graves comme les usages d’armes. Afin d’obtenir la vision la plus panoramique de ce qui s’est passé, nous récoltons le plus de vidéos possible. Nous utilisons les images de vidéoprotection déployées dans les villes. Nous visionnons également les caméras-piétons portées par les policiers sur la voie publique, ce qui permet d’apprécier pleinement la nécessité d’un tir et donc d’évaluer la proportionnalité de la réponse. Les caméras-piétons constituent un véritable outil de protection pour les policiers : beaucoup de fonctionnaires ont été mis hors de cause grâce à ce dispositif.

Quelle est la procédure lorsqu’un policier a fait usage de son arme ? Le fait qu’il y ait une enquête de l’IGPN signifie-t-il qu’on soupçonne nécessairement le policier d’avoir commis une faute ?

Lorsqu’un policier a fait usage de son arme, il y a d’abord des mesures conservatoires. Celles-ci sont systématiques et n’engagent en rien la responsabilité du policier. L’arme du fonctionnaire est mise de côté pour en préserver les preuves. Quant au policier, il est soumis à des contrôles d’alcoolémie et de stupéfiants. La scène de tir est figée, on procède à toutes les constatations. L’IGPN se déplace lorsqu’elle est saisie par un magistrat. Si ce n’est pas le cas, elle procède à des recommandations. Lorsque les nécessités de l’enquête le justifient, le magistrat demande que le fonctionnaire soit placé en garde à vue. S’ensuivent les auditions, l’éventuel recours à des experts pour évaluer si le tir était une réponse proportionnée au regard d’un danger tel que défini par la loi.

Quel que soit le cadre d’enquête, tout usage d’arme individuelle (arme longue, pistolet à impulsion électrique, LBD, grenade de désencerclement) doit faire l’objet d’une déclaration sous huit jours maximum dans le traitement relatif au suivi de l'usage des armes (fichier informatique de la police nationale). Ces chiffres sont publiés annuellement sous forme de rapport dans un exercice de transparence publique. 

Quelles sont les conclusions du rapport de l’IGPN 2025 ? La hausse des atteintes à la probité est-elle le signe d’une dégradation ou celui d’une police qui détecte mieux ses propres dérives ?

Le portefeuille en matière judiciaire et administrative est globalement stable sur l’ensemble du territoire national. En revanche, sa structure a évolué depuis deux trois ans. En 2025, les atteintes à la probité ont augmenté de manière assez importante. Si l’on prend par exemple les affaires de corruption, nous avons une augmentation de 33% par rapport à 2024. Pour les consultations illicites, nous avons une hausse de 81 %. Il faut cependant relativiser ces pourcentages car ceux-ci restent très minoritaires par rapport au total de 153 000 policiers. Ces 235 enquêtes pour atteinte à la probité sont directement liées à la plus grande vigilance de l’institution. Les cadres étant mieux formés à ces phénomènes, ils procèdent à davantage de signalements. De plus, nous avons de nouveaux outils de détection déployés ou en cours de déploiement.

Nous pouvons nous féliciter de ce résultat car cela signifie que l’on détecte mieux. C’était une priorité fixée par Louis Laugier, directeur général de la police nationale. Cette action répond également aux attentes du Gouvernement en matière de lutte contre la corruption et le renforcement des dispositifs internes.

L’IGPN contrôle les policiers mais également la façon dont la police nationale fonctionne. Dans quelle mesure l’IGPN contribue-t-elle à améliorer l’accueil des usagers en commissariat ?

Peu de services publics font l’objet d’un tel contrôle. Depuis 2008, nous réalisons du testing dans les services qui accueillent le public. Sur l’année 2025, 114 contrôles inopinés ont été effectués. L’un de nos agents se fait passer pour une victime et se rend dans un commissariat, vérifie qu’un certain nombre de normes dans l’accueil du public sont respectées. Puis, nous contactons de vraies victimes pour avoir un retour qualitatif (en 2025, nous avons pris attache avec 2 871 usagers). Nous effectuons ensuite une restitution pour analyser les pistes d’amélioration. Il ressort de ces analyses que le taux de satisfaction et de respect des normes est de plus de 80 %. Cependant, nous sommes très vigilants quand nous identifions des situations de refus de plaintes. Nous avons également intégré les outils comme la plainte en ligne à notre testing, afin de vérifier qu’elle n’est pas utilisée à mauvais escients. 

Si vous pouviez corriger une seule idée reçue que les Français ont sur l’IGPN, laquelle choisiriez-vous ?

Dans un État de droit, le contrôle de la police est essentiel. Mais pour contrôler la police, il est absolument nécessaire qu’il y ait un contrôle interne et un contrôle externe. Les deux sont absolument complémentaires. L’IGPN est à la fois un acteur premier du contrôle interne (par les enquêtes administratives, par l’audit interne) mais nous sommes aussi un acteur du contrôle externe. Nous agissons sous l’autorité de magistrats indépendants. Nos concitoyens, qui ont en grande majorité confiance dans la police nationale, doivent être certains de la très haute exigence et rigueur de ceux qui, chaque jour, travaillent au sein de l’IGPN. Ce sont des enquêteurs exemplaires et courageux.