Entretien avec Sarah, analyste-opérationnelle spécialiste des dérives sectaires et du complotisme à la DNRT

Array police nationale

Après des études en droit public et sécurité intérieure, Sarah a rejoint la direction nationale du renseignement territorial (DNRT) en tant que contractuelle il y a deux ans. Au quotidien, elle détecte des mouvements émergents sur le territoire national à l’aide de capteurs humains et techniques, et analyse les renseignements recueillis par les services départementaux du renseignement territorial (SDRT). Elle produit des notes de renseignement qui sont ensuite adressées aux plus hautes autorités de l’État pour lutter contre différents phénomènes de société.

Qu’entend-on par « dérive sectaire » ?

Une dérive sectaire peut être définie comme la mise en œuvre, par un groupe organisé ou par un individu isolé, de pressions ou de techniques ayant pour but de créer, de maintenir ou d’exploiter chez une personne un état de sujétion psychologique ou physique. Cela peut conduire à l’aliénation du libre-arbitre et entraîner une rupture avec l’entourage et la société.

Les dérives sectaires s’immiscent dans tous les pans de la société et de la vie quotidienne : santé, bien-être, éducation, formation, coaching, développement personnel, sphères religieuse et spirituelle. Elles constituent un enjeu majeur de santé publique et de sécurité.

Il n’est pas évident de caractériser une dérive sectaire. Toutefois, certains signaux nous alertent sur des comportements déviants à l’origine de préjudices sévères. Des critères permettent d’évaluer l’instrumentalisation de croyances aux fins de manipulation : l’emprise mentale, la rupture avec l’environnement, des contributions financières exorbitantes, les atteintes à l’intégrité physique et psychique, l’embrigadement des enfants, les démêlés judiciaires importants, le discours antisocial, la diabolisation du monde extérieur, les troubles à l’ordre public, le détournement des circuits économiques traditionnels et les tentatives d’infiltration des pouvoirs publics et des milieux économiques…

Qu’est-ce que le complotisme ?

Le complotisme est un mode de pensée qui traduit un rapport particulier au monde et soutient l’idée que des évènements importants sont manipulés secrètement par des groupes puissants. Le complotisme va de pair avec une méfiance envers les institutions et une remise en cause permanente de la version officielle des faits. Ce phénomène, ancien et théorisé, sert un véritable objectif politique : anticipant la faillite de l’État, il sème la confusion, sape la légitimité des institutions républicaines et prétend apporter une alternative à la structure socio-politique actuelle auprès de publics vulnérables, de citoyens en quête de sens, de notoriété ou de reconnaissance. 

Depuis la crise sanitaire du COVID-19, on observe une explosion du phénomène à l’échelle nationale et internationale, et un développement de la radicalisation idéologique pouvant induire un passage à l’acte pour des individus violents. Une illustration concrète de ce complotisme : le mouvement des « citoyens souverains » qui avait fait le buzz il y a quelques mois et qui continue de prospérer à travers le monde et notamment en France.

Quel est l’impact des réseaux sociaux sur ces mouvements sociétaux ?

Les dérives sectaires et le complotisme sont des phénomènes protéiformes en constante évolution. Les réseaux sociaux constituent un canal privilégié pour des mouvements cherchant à diversifier leurs approches pour recruter de nouveaux membres et diffuser largement leurs narratifs. De façon plus générale, les réseaux sociaux offrent aux phénomènes sociétaux un espace d’expression élargi et de nouvelles possibilités de connexion entre les individus. Les contenus déviants, notamment à caractère complotiste, ont fortement augmenté et les citoyens y sont de plus en plus exposés via ces réseaux sociaux, les enfermant progressivement dans une bulle cognitive.

Depuis quelques années, nous assistons également à l’émergence « d’influenceurs » sectaires, c’est-à-dire des individus suivis par des millions d’abonnés qui transmettent une pensée, une théorie, une méthode pouvant mettre gravement en danger la vie d’autrui. Par exemple, dans la sphère de la santé et du bien-être, certains proposent l’interruption de traitements médicamenteux dans le cas d’une maladie grave au bénéfice de méthodes « naturelles » : changement de régime alimentaire, pratique du jeûne…

En quoi consiste le métier d’analyste à la DNRT ?

En tant qu’analyste au sein de la direction nationale du renseignement territorial, je suis chargée d’exploiter et d’analyser le renseignement opérationnel relatif aux mouvements sectaires et complotistes. En m’appuyant notamment sur le travail réalisé par nos services départementaux (SDRT), je rédige ensuite des notes de renseignement à destination des autorités et de services partenaires afin de les alerter sur un phénomène et d’éclairer leur décision en proposant des stratégies d’entrave.

À ce titre, la DNRT travaille avec un certain nombre de partenaires institutionnels tels que la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) et les associations d’aide aux victimes. Cette collaboration est essentielle, car elle permet l’échange d’information et le développement de procédés communs en matière de lutte contre les dérives sectaires.

Enfin, être analyste, c’est aussi agir contre les menaces, en proposant des stratégies d’entraves, qu’elles soient administratives (dissolution…) ou judiciaires. Par exemple, un groupe ou un individu se livrant à des pratiques non conventionnelles de santé décelées par le RT pourra faire l’objet d’un signalement auprès de l’autorité judiciaire au titre de l’article 40 du code de procédure pénale et être poursuivi pour exercice illégal de la médecine.

Qu’est-ce qui vous plaît dans votre métier ?

J’ai toujours souhaité servir mon pays en exerçant un métier qui a du sens, au service de l’intérêt général. J’ai donc choisi de rejoindre un service de police en tant que contractuelle. Mais c’est la curiosité et l’intérêt que je porte aux phénomènes de société qui m’ont incité à rejoindre la DNRT, en tant qu’analyste.

Les dérives sectaires et le complotisme sont deux champs d’étude très vastes, en plein développement, j’ai donc l’occasion de traiter d’une très grande pluralité de sujets. Par ailleurs, ils peuvent constituer une vraie menace pour les individus, comme pour la société. Les dérives sectaires sont plus courantes qu’on ne le croit et une grande partie de la population peut y être confrontée au cours de sa vie. Le complotisme, lui, fait partie du quotidien, notamment par le biais des réseaux sociaux.

Au final, qu’est-ce j’aime vraiment dans mon métier ? Sur le plan intellectuel, c’est qu’il m’offre l’opportunité d’être en prise avec des sujets d’actualité. Sur le plan technique, la mission de recherche, d’analyse et d’exploitation du renseignement est un véritable travail d’enquêteur.